Vu dans Sud-Ouest :
Selon l’historien démographe Hervé Le Bras, le débat voulu par Éric Besson est purement politicien. Dommage, car il y avait la place pour un travail de fond.
Le lancement d’un vaste débat sur l’identité nationale par Éric Besson fait des vagues, à huit mois des élections régionales. L’historien démographe Hervé Le Bras, directeur d’études à l’École des hautes études en sciences sociales (EHESS), analyse la situation.
« Sud Ouest ». Qu’y a-t-il derrière les termes « identité nationale » ?
Hervé Le Bras. Comme le disait le grand historien Fernand Braudel, on ne peut pas définir l’identité nationale. Les seuls moyens qu’on a de l’approcher, c’est de parler de l’histoire de la France, de l’espace français, de sa population et de l’histoire de son État. Je ne vois pas comment M. Besson peut espérer une analyse venant des députés et des sénateurs. Ce que je crains, c’est que ce sujet sur l’identité nationale ne soit le moyen d’aller contre les étrangers et les immigrés.
Que voulez-vous dire ?
Il y a eu une enquête sur l’intégration des immigrés faite par l’Ined (Institut national d’études démographiques) et l’Insee à la fin des années 1990. Les enquêteurs qualifiaient les différents groupes d’immigrés en les classant en Arabes, Kabyles, Portugais, Peuls, etc. Et, à la fin de l’étude, ils se sont demandé : Comment va-t-on nommer ceux qui ne correspondent pas ? Ils ont alors choisi « Français de souche ». Et c’est horrible. C’est un terme qui avait été employé par Pétain, un terme qui s’oppose aux autres. Voilà pourquoi j’ai beaucoup de craintes face à la dénomination « identité nationale ». Pour une étude sérieuse, il faudrait reprendre le travail de Braudel ou de son successeur à l’Académie française, Pierre Nora, sur « Les Lieux de mémoire ». C’est une autre façon de se demander ce qu’est la France, à travers toutes les traces qui sont restées de son Histoire. Je veux dire les monuments, le drapeau, la langue, le territoire, la statistique…
Nous voilà dans votre domaine ?
J’avais effectivement écrit un chapitre des « Lieux de mémoire » sur la statistique en France. C’est un des moyens pour caractériser l’identité d’un pays. Si c’est ça que M. Besson veut faire, pourquoi pas ? Mais, dans ce cas, il aurait dit qu’il allait consulter des historiens, des philosophes politiques, des démographes, des géographes. Au lieu de cela, il a de suite parlé de politiques, et c’est dangereux.
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